La vie de l'intelligence
La philosophie réaliste, par Jean d'Alençon
31/03/2014 22:38La philosophie réaliste
Qu’entend-ton par philosophie réaliste ? Dans la tradition philosophique européenne née en Grèce - la philosophie, filo sofia, "amour de la sagesse" -, deux grandes écoles ont vu le jour et se succèdent au fil des siècles et au fil de l’évolution de la pensée : l’idéalisme et le réalisme. Ce qui les distingue fondalement, c’est leur enracinement soit dans l’être, soit dans la pensée ou plus exactement dans les idées. D’où vient une question préliminaire et si importante à se poser : la pensée précède-t-elle l’être ou bien l’être est-il antérieur à la pensée ?
Qu’en est-il à ce sujet ? Le réalisme part d’un "jugement d’existence" qui est un contact direct de l’intelligence avec une réalité autre que soi. L’homme est par nature incarné dans l’univers physique par son corps, dans une union de l’âme et du corps. Ce contact direct est un contact existentiel par les cinq sens ou sensations : la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat et le goût. Chaque sens pris en lui-même et pour lui-même met l’intelligence en rapport avec le monde qui l’entoure d’une manière toute qualitative, puisque ce que je vois, ce que je touche, est au-delà de toute mesure, donc de toute référence quantitative.
La pensée puise son contenu dans ce premier contact, puis dans le lien que l’homme a avec ce monde qui l’entoure par les sens. L’homme n’est ni un extra-terrestre, ni un ange. Il est par nature radicalement incarné dans l’univers. Sans cette incarnation dans l’univers et l’activité de l’imagination qui en découle, l’intelligence ou la raison ne peut pas "penser". De même, comme la pensée est nourrie de la réalité existante, elle est nourrie de la mémoire qui est aussi le patrimoine véhiculé sous toutes ses formes depuis des siècles. Ainsi, elle puise dans l’expérience de la vie comme dans l’expérience des générations passées la matière qui lui permet de recevoir ce qui lui est nécessaire pour "vivre".
Je pense donc toujours d’abord en référence à quelque chose qui existe ou a existé avant moi. Ainsi, l’être précède par nature la pensée. La philosophie réaliste permet de comprendre l’idéalisme et non l’inverse, puisque sans le jugement d’existence, sans ce contact direct avec l’être, avec "ce qui est", la réalité n’est reçue que comme représentation, perception ou image, mais non en tant que telle, pour elle-même. Il en ressort que dans une philosophie idéaliste, la quantité va dominer et réduire la qualité à néant, la qualité étant dans ce cas relative à la quantité, donc n’étant plus qualité en tant que telle. Tandis que dans une philosophie réaliste, c’est la qualité qui va devenir essentielle et première dans le rapport qualité quantité.
Intelligence et raison
Dans la vie quotidienne, on dit souvent d’une personne qu’elle est intelligente ou qu’elle manque parfois d’intelligence. De même, on dit aussi de quelqu’un qu’il est raisonnable et d’un autre qu’il ne l’est pas dans certaines circonstances. Qu’est-ce que cela signifie ?
Qu’est-ce que l’intelligence ? qu’est-ce que la raison ? Quelle différence y a-t-il entre les deux ?
La plupart du temps, on ne fait pas de différence. Mais elle existe et elle est fondamentale. L’intelligence est la partie de l’esprit humain tourné vers la réalité pour la connaître. La connaissance porte sur la découverte des réalités qui nous entourent, l’homme étant par sa nature incarné, corps et esprit. Par l’intelligence, l’homme (générique) découvre telle ou telle réalité, l’analyse et porte un jugement personnel sur ce qu’il saisit de cette réalité. Le mot "intelligence" vient de "intus legere", ce qui signifie "lire de l’intérieur". L’intelligence est donc par nature tournée vers l’autre, telle ou telle réalité à connaître. Elle met en évidence dans l’esprit humain cette expérience externe essentielle à la vie de l’intelligence, dans la "transcendance". Par contre, la raison saisit ce qu’elle reçoit de l’extérieur et ce qui est déjà "stocké" dans la mémoire. L’activité de la raison consiste à "gérer" toute cette matière, engendrant le vécu dans une expérience interne, qu’on nomme "l’immanence" de la vie intellectuelle.
Ce qui différencie les deux, c’est que l’intelligence tire sa vitalité dans l’extériorité, tandis que la raison vit dans l’intériorité.
Il est donc nécessaire que l’intelligence, revenant sans cesse au réel ou se ressourçant sans cesse au contact de la réalité existante, purifie cette immanence de tout ce que la raison et l’imagination peuvent accumuler, pour permettre à l’intelligence de garder son réalisme.
La raison "tourne", tandis que l’intelligence "creuse". La première tombe facilement dans la subjectivité, la seconde acquiert l’objectivité, au-delà de toute mesure, puisque l’intelligence est avant tout qualitative, la raison ou l’imagination quantitative.
—————
